Berlin 2008 E48

Zana et Emin ont dérivé d’Albanie en Grèce, puis ils ont quitté Thessalonique pour Berlin où ils furent retrouvés.

C’est en se mettant au travers du torse de son frère que Zana a péri, touchée par la première balle.

Son geste fut vain et Emin abattu par la deuxième balle.

J’ai découvert non pas un, mais deux cadavres en sortant de chez moi.

Je me suis signé, j’ai fermé leurs yeux et j’ai repris la lettre dans la poche de Zana.

Le lendemain je quitterai Berlin.

Catherine Robert

Berlin 2008 E47

Ils sont là, devant moi, perdus depuis ces années, Zana et Emin, étendus, la tête vers l’Est, vers leur pays, fils et fille de Lina et Pietr, petits-enfants de Bukurie et Gjorg, ni rebelles ni vaincus. Ni enfants ni adultes. Mais sous emprise d’un code coutumier et archaïque, dont l’origine se perd dans les temps, tant cahier des charges que mythe. Le Kanun ritualise la vie quotidienne du peuple albanais, manuel de savoir-faire agricole, protocole des cérémonies matrimoniales ou mortuaires, mode d’emploi des tâches ménagères et code de l’honneur. « Libre à toi de garder ta dignité d’homme ou de la perdre. »

Catherine Robert

Berlin 2008 E46

  1. Des années plus tard

Aujourd’hui je me réchauffe. Seul dans une monumentale salle de musée provincial, je suis englouti par un mystérieux tableau. Les Énervés de Jumièges ont dérivé sur la Seine, confiés à Dieu après qu’on leur eût coupé les tendons des muscles. Ils étaient fils de Clovis II, rebelles et vaincus. Je ressens une piqûre, de celles qui suscitent imagination et souvenir.

Catherine Robert

Berlin 2008 E45

Je reporte mon attention sur l’adolescent maigre assis en face de moi, un silence s’est installé alors que nous avons fini de manger nos pains au salami. Je lui demande s’il a vu sa sœur qui le cherche. Il se renfrogne. Nous ne nous sommes jamais revus, sauf le soir même pour rejoindre Zana au restaurant indien.

Catherine Robert

Berlin 2008 E44

  1. Nous ne nous sommes jamais revus

Zana aussi m’a parlé de leur grand-mère, de Bukurie et d’Emin, comment elle avait été toujours présente, tant qu’elle avait pu. Sa grand-mère se confiait à elle, même alors qu’elle n’était qu’une enfant. Elle était l’aînée et puis elle était une fille. Zana me racontait « De temps à autre, elle n’en pouvait plus. Son dos lui arrachait des sanglots. Silencieuse, elle quittait la chambre. Elle disait mes heures. Du café réchauffé faisait son affaire. Elle s’emparait du dictionnaire et elle lisait. La lumière devenait plus douce, les heures filaient, Bukurie éteignait la suspension. C’était le moment que choisissait Emin pour gémir. Le rituel démarrait, dès les premières heures de la journée. Comme au premier jour Bukurie le retournait, elle lui massait le dos. Le murmure de l’enfant se confondait avec celui de sa grand-mère et ils se rendormaient au petit jour. D’emblée, Lina avait su qu’elle attendait un fils. Emin serait ce fils, le fils enfermé. La bouillie coulait de la bouche non synchronisée, les bras ébauchaient des cercles mystérieux, le tintement d’un bâton en bois au cours de la sieste et le gosse s’illuminait. » Les soins de sa grand-mère avaient empêché son frère d’être tout à fait idiot. Il en était resté une bizarrerie, un adolescent buté et silencieux. Sa mère Lina n’avait pas supporté, elle avait sombré de tant de malchances, elle résidait depuis plusieurs années à l’hôpital.

Catherine Robert

Berlin 2008 E43

– Mon petit, on aura du mal à le revoir.

– De qui parles-tu Bukurie ?

– De Gjorg bien sûr, tu as vu comme il s’est dépêché de sortir de l’épicerie !

– De quel moment parles-tu Bukurie ?

– … Et ces pommes de terre qu’en as-tu fait, de ces pommes de terre ? C’est la lune à mettre en terre.

 Depuis toujours Bukurie savait semer, récolter, chaparder aussi et se gaver de fruits pourris. Mais voilà, elle perdait la mémoire, la mémoire de ce qu’elle faisait, la mémoire de ce qu’elle était, la mémoire de ce qu’elle voulait, la mémoire d’où on la poussait et pourquoi. Et ce jour-là, davantage encore que d’ordinaire, Bukurie rabâchait. « Te pers pas, t’égares pas, sache fermer le sac de temps à autre. Viens mettre la table. Après t’iras cueillir quelques tomates. J’ai remonté l’eau du puits. Verses-en dans la carafe verte. Lina vient manger. » Lina n’était pas venue manger. Elle était à l’hôpital, Lina, ma mère à moi, Emin et à ma sœur Zana. Je ne pouvais même pas la prévenir, elle n’avait plus toute sa tête, elle non plus et depuis bien plus longtemps que ma grand-mère qui avait veillé sur moi, qui serait resté enfermé sinon. Bukurie s’était écriée.

 – Le feu. Les flammes l’encerclent. Il a voulu brûler les herbes. Comme il est têtu. Gjorg, ma tête de mule !

 Puis, elle s’était écroulée. Ça s’était passé comme ça, la mort de Bukurie.

Catherine Robert