Il n’existe pas de solution

Il lui fallait revoir la sphère du Cénomanien, caresser le calcaire albâtre et mettre à jour des ammonites. Elle en avait fait son métier après avoir accompagné son père durant des années dans les chemins. L’air y était humide, le sol jonché de myosotis ou de champignons selon les saisons, au-dessus desquels flottait une fragrance de seringat. Elle avait compris plus tard qu’elle savait reconfigurer ses souvenirs.

Aujourd’hui, elle revient au Mans. Loin de la férocité des campagnes dont lui parlait sa grand-mère, c’est la vieille ville et ses fantômes dont elle ne sait plus si ce sont les siècles qui l’ont marquée ou sa propre histoire. Il y a des bateaux qui emportent les étamines cramoisies vers le Brésil, ballots grisâtres que soulèvent des ouvriers houspillés par le négociant drapier Véron de Fourbonnais. Il y a des perrons, des écussons et des encorbellements, un fond restauré qui épouse sa fiction personnelle.

Elle a voyagé seule traversant la forêt de Bercé qui lui a fait penser à Dubrovnik après la guerre quand sur le végétal s’ajuste la patine que les hommes font et défont ainsi qu’une dentellière de ses épingles et ses fusains travaille le fil dessinant un ouvrage suranné et prestigieux tout à la fois.

Le dehors est funeste, il nous enjoint en ce dimanche de Pâques à prier pour le Christ. Elle est attentive à la résonnance des sept cloches de la cathédrale, aux moineaux sautillant au pied d’un arbre de Judée, au guingois du porche gris, aux tulipes oubliées sur un banc. Une femme passe, des pommes plein le cabas.

Elle pénètre dans la chapelle, elle a parcouru tant de kilomètres pour cela, des aplats rouges sont exposés sur les pierres qui ont vu bien d’autres événements terrifiants. Là, folies des hommes toujours et partout. Ici, dérangeant, provocateur, flambant le grenat. On raconte qu’au fond d’une mine la tenture était une pièce vivante sur laquelle l’eau suintait et pénétrait les voiles où y germaient des graines malgré l’insolation préalable de l’organza. Ainsi en va-t-il de l’inconsolable perte des aimés.

Il n’existe pas de solution pour les volumes. D’Aubusson aux Gobelins, de Bruges au Puy, les métiers de haute et de basse lisse – jour après jour, semaine après semaine – ont aiguisé leurs gestes à leur matière mais que dire de la maîtrise des bains, de la qualité des fondus, du tracé des cercles et des lisières ? Elle aimerait tant appliquer à sa vie personnelle cette minutie consacrée à l’ouvrage plutôt sa froideur émotionnelle. En surimpression, se succède la chromatique d’arbres calcinés, de dentelles de papier, de pinceaux usés et d’excroissances obéissant à un énigmatique encodage ADN.

Il n’existe pas de solution pour entrer dans la matière. A Philadelphie, les toiles d’Edward Hopper donnent à voir l’empreinte de la solitude humaine pour à chaque génération redécouvrir l’abstraction. Less is more. Faire et ne pas se défaire, masquer et jouer, elle en décide ainsi chaque matin avant que d’être au dehors. Elle songe à ce long entretien avec un expatrié de Bristol qui lui confia que lors de la longue déclinaison de la lumière sur les falaises blanches, au fond de la mer couleur huître les coquillages défunts bruissent sous le dépôt de brume.

Il n’existe pas de solution aux tourments de l’âme. Sa mélancolie et celle de l’artiste se sont rejointes ce jour-là. D’un long regard elle a parcouru sa bibliothèque comme on le ferait de son passé. Elle n’y a rien découvert, juste de la poussière. D’un geste ample, brutal quoique lent, elle a balayé son bureau, elle a laissé parler la durée, elle a découpé collé tracé dessiné peint arraché brûlé jeté recommencé. Ce faisant, elle a frissonné, elle a transpiré, elle a éprouvé la faim et le sommeil comme cela ne lui était jamais arrivé. Mentalement elle a arpenté le pied du Vésuve, marcheuse durant une lunaison, apprivoisant ses tristesses via Pompéi et Pline l’Ancien.

Aujourd’hui elle invite nos pas à fouler les tentations de sa vie même s’il n’existe pas de solution.

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