Elle rêve d’attiser le monde

La lumière d’août dispersait les illusions, nuages au-dessus de la tête, pieds mouillés dans la rosée. Elle, disjointe depuis son départ à lui. Il lui a juste dit qu’il allait renaître en Afrique, ce à quoi elle a répondu que son absence le poussera à inventer.

Les divergences des humains ne sont autre chose que l’extension de leur effroi. Elle en sait quelque chose, quand les plages de l’enfance résonnent encore et encore, semant une infondée terreur. Depuis son départ, sa mémoire lui semble bousillée, son cerveau en hibernation. C’est à nouveau l’affolement.

Elle lui envoie des mails depuis la ville de Phoenix où elle séjourne temporairement, elle veut lui rendre son cœur en morceaux, qu’il le hache menu et qu’il le rissole. D’habitude elle est différente, elle somnole, elle divague, elle ne dort plus vraiment, elle rêve qu’elle coupe tous les chardons de la prairie dont elle orne le lit de ses parents morts, elle leur récite l’alphabet mais elle bute sur toutes les consonnes alors elle chantonne les voyelles et elle danse une sorte de folklore ancien, elle tourne tourne comme un manège de foire, il y a le marchand de glaces -il fait si chaud- et des canards égarés au fond du jardin, elle prend peur de tout ce fouillis. Tout est atroce, tout est splendeur.

La lumière est familière, des trouées dans la ramure des érables entament la vapeur, on ne mourra ni de soif ni de chagrin. Elle se répète les mots qu’il disait, qu’il leur faudrait trouver une solution, qu’il se fichait que la règle d’or soit la diversité, qu’elle parlait trop fort, qu’elle était saoule, qu’elle était indifférente comme le sont tous les enivrés, qu’elle devenait confuse « ta fuite est le fruit de mes entrailles », cela ne voulait rien dire. Il avait l’air gauche et peiné.

Il balançait les bras le long du corps, sans avancer ni reculer, c’était juste un adolescent insatisfait et rongé de désir quand elle l’avait rencontré à Détroit. Ce jour-là dans la lumière agressive du bar, elle s’était frayé un chemin entre les hommes décharnés, yeux révulsés et voix oppressantes. Il avait posé une main sur son épaule. Quelque chose était arrivé comme une guérison, quand il n’y a plus rien à redouter. Le passé là où il faut, la lune et les étoiles là haut, la lumière et l’oubli ici bas. Aujourd’hui elle a le regard dur qui fixe des points alignés, repères dispersés de sa mémoire. Elle rêve d’attiser le monde.

[Résidence en Touraine, été 2014]

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