Levitation

Une brise lourde et sèche pénétrait en permanence un soleil d’or. De hautes cheminées rectangulaires ventilaient le souffle chaud, capturant des tourbillons de poussière. La route aride défilait, l’une des plus anciennes du monde sous le ciel doux de pastels qui brouillaient les contours flous d’un horizon mauve.

Elle avait quitté Priscille sur le quai de la gare, elle avait enjambé les pierres grises et respiré le désert rocailleux, tout au plaisir de se perdre. Maintenant seule avec sa valise, elle pouvait rejoindre le dédale sinueux de la Silk Road of Austin Psysch Fest.

Des policiers l’avaient dissuadée de traverser le parking qui résonnait de l’agitation des frelons. Elle les avait ignorés, ses bouchons auditifs orange filtrant les parasites, sa capacité d’écoute totalement guidée par la musique non stop entre dehors et dedans. Dans un ultime coup de chaud, l’ambiance brillait dans ses yeux, comme si leur flamme ne devait jamais s’éteindre – un regard que le rock chargeait ou délestait d’une fumée noire propice aux songes.

L’univers rock comme remède à l’Unheimlich, l’inquiétante étrangeté apprivoisée par les ondes invisibles mais fortement perceptibles sous les cieux d’un week-end automnal.

Dans le hall central du bâtiment, elle croise le vieux Bill qui lui désigne de son air sardonique les vinyles et les tee-shirts aux couleurs acides. Elle lui offre une bière et elle consomme un demi-Coca. Les fantômes sont tous au rendez-vous ce soir, Alice Cooper se fait happer sévèrement par un énergumène excité, Alan Vega s’est réincarné cool en un groupe bifide à la belle prestance – l’un barbu, l’autre à la frange brune – Black Sabbath est de retour dans un ralenti visuel assorti d’un son lourd et puissant ; au centre de la scène, la gestuelle ample, violente et gracieuse du batteur ; une voix qui prend aux tripes, et une frénésie échevelée qui fait redouter une cassure de la nuque ; enfin un géant marmoréen qui ne rechigne pas à jouer les roadies.

Elle entend beaucoup parler allemand, elle reconnaît l’homme à la béquille croisé lors du voyage avec lequel elle avait échangé son sandwich, son écran de portable affichait l’image de Jésus. Il est photographe, il lui avait proposé une glace au safran, puis un thé, puis l’apéritif sous les arbres. Il émanait de lui une aura triste, sa voix résonnait suave…

Il lui semble qu’elle rêve éveillée, que les mots s’égarent, elliptiques, déglingués et difformes tandis que sur la scène déambule Joël, casquette vissée sur un crâne qui n’a plus d’âge. Peut-être que depuis toutes ces années il a rejoint le « Livre des Merveilles », simple, original et savant tout à la fois.

Dans les toilettes, les filles se remettent du rouge à lèvres. En combien de salles, de concerts et de festivals a-t-elle suivi ce culte ancien des backgrounds rock’n’roll ? Telles sont les empreintes durables d’un romantisme moderne.

D’un coup, elle aspire au silence et à la solitude, un break. Ça sent les frites autour des tables, au pied des tables, sur les tables. On boit, on fume, on discute, on sourit beaucoup. Un couple très jeune et très beau, lui vient de l’Océan, elle des montagnes, ils logent dans une chambre que sa sœur lui loue 20 euros. Ensemble ils évoquent les Brian Jonestown Massacre, Neil Young, le dernier Jarmusch, des contrées familières loin de tous les combats quotidiens.

La fermeture de sa mini-jupe a lâché, elle titube de sommeil et son corps est douloureux, le public devient clairsemé. C’est alors que devant elle, rien que pour elle pourrait-elle presqu’imaginer, le dernier des revenants aux longs cheveux raides et lunettes cerclées d’une fine monture prend le micro et de cette voix nasillarde, reconnaissable entre toutes s’exprime en français.

Last but not least, une gamine voit enfin John Lennon ailleurs que sur les pages d’un magazine.

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