L’inversion des abysses

Il y a de petits enfants qui se noient dans la mer bleue.

Avant que d’imaginer cela, j’ai vécu longtemps près d’une clairière. Pas tout à fait à la lisière, ma cabane était couverte de la ramure d’arbres si hauts et si puissants que jamais la lumière n’y pénétrait. Ce pourquoi je devais marcher longtemps et péniblement. Où que j’aille, il me fallait soit descendre soit monter et lorsque je revenais, il me fallait monter ou descendre. Je n’ai pas construit cette cabane, je l’ai trouvée et je l’ai habitée.

Depuis que j’en ai fait mon refuge, jamais je n’ai trouvé personne aux alentours. Mon univers est limité par les bois, les végétaux qui les peuplent et les animaux qui y passent ou qui y demeurent. Même ces derniers ne font que passer in fine. Moi aussi je partirai. Depuis que je suis née, je reste cependant longtemps dans chaque lieu et à chaque fois un peu trop longtemps. Comme si je m’en imprégnais tant qu’il puisse quitter ma mémoire après s’être installé dans mon ventre, enceinte de mes lieux. La délivrance viendra à point donné. Il y a beaucoup de mystères dans une vie, des vies successives et des vies simultanées, des questionnements qui indiffèrent sitôt qu’on frôle la réponse.

C’est un homme qui m’a donné l’idée des bois. Lui habitait à une heure de la ville, son campement monté autour une tente en toile grossière, il avait dégagé les silex et vivait pieds nus dans la couche de feuilles mortes plus ou moins épaisse selon la saison. Il n’était pas foncièrement caché, il me disait qu’il cherchait l’aléatoire de ceux qui le trouvaient, ceux qui l’approchaient, ceux qui lui parlaient. Il était loin de l’insensibilité. Il avait fait deux ou trois rencontres. Ils fumaient des clopes ensemble et ils parlaient de tout et de rien.  Ils se revoyaient parfois près de la tente et parfois lui se déplaçait. Il acceptait leur invitation, il retournait au village, il connaissait leur adresse.

Moi je l’avais croisé dans la rue et j’avais décidé de le suivre. Une fois et une deuxième. La troisième fois, il s’était retourné et m’a effrayé. C’était pour rire. Je dormais dans sa tente, il m’avait dit qu’il n’acceptait pas d’ordinaire quelqu’un à dormir. Je l’ai cru ou pas, je me fiche de croire ou non n’importe qui. J’aime trouver sans avoir à chercher et cela m’apaise quelque temps.

Il y a de petits enfants qui se noient dans la mer bleue.

Tandis que la nuit blanche enrobe les chênes et leurs longs rubans de lianes duveteuses que les insectes parcourent, avec tout près le froissement bruyant de la chouette, m’obsède à nouveau mon rêve lancinant. Des formes quasi géométriques espacées les unes des autres dans une composition que je peine à distinguer. Je songe au travail d’un artiste au sol, au recouvrement de lavis sur de grands papiers mais aussi sur de plus petits, certains très réguliers et en lignes, d’autres sur le pourtour moins évidents à décrire.

Je pense à la myopie quand l’environnement autour du cadre des lunettes est flou et qu’inévitablement on sait que c’est là que réside le fondamental dans ce qui se dérobe, la correction n’étant qu’un leurre. Je crois cela : ce que voient mes yeux n’est pas confortable mais à six ans, personne ne m’a interrogée sur les outils élaborés par moi pour me repérer dans l’espace et le temps. Grâce au temps. On m’a corrigée. La même année on m’a corrigée de mes yeux myopes et de ma main gauchère. Le prix à payer pour lire et écrire les caractères tracés à la craie. Ignoraient-ils qu’il y avait autour de moi, autour de nous tous, d’innombrables autres alphabets, écritures et récits pour lesquels je n’étais pas défaillante ?

Les aplats de gouache sous mes paupières fermées mais vibrantes sont troués de formes blanches ainsi qu’une pluie de galets le ferait au-dessus de l’océan. Çà et là de rares silhouettes humaines, elles s’approchent et elles reculent me procurant une nausée qui n’est pas loin de me réveiller. Mais non, la curiosité est la plus forte. Je me souviens de mes cours de géologie où l’on me décrivait la splendeur de la dorsale sous-marine ponctuée de profondes fosses par lesquelles s’échappaient des panaches de vapeurs blanches et noires. Une immense ride qui encercle la Terre. Tout défile comme un film, 24 images/s, pendant le temps du rêve non pas celui des aborigènes qui se lit sur la terre crevassée et cramoisie australe, le mien est nocturne, effrayant et somptueux.

Il y a de petits enfants qui se noient dans la mer bleue.

À l’aube j’ai quitté le campement et j’ai marché dans la chênaie, j’ai traversé des champs où broutaient de placides chevreuils, j’ai sauté par-dessus les ruisseaux, le scintillement des larves de demoiselles me rendait légère, j’ai croisé des routes et leurs petits mammifères écrasés sur la chaussée. Les poids lourds klaxonnaient, les motards levaient la jambe au crépuscule, le ciel s’assombrissait et je chantonnais « Death Proof » pour conjurer le froid de m’atteindre.

Bien sûr, il m’est venu à l’esprit qu’aller de l’avant c’était tourner le dos. Je quittais des îlots, l’enfance et l’adolescence, le premier amour et l’enfant avorté, les rencontres et les promesses. Je voulais expérimenter sans ingérer de drogues, sans affamer ni mutiler mon corps, juste en m’éloignant pour voir ce qui se passerait, apprendre autrement que dans les récits d’initiation que j’avais tous lus. Peut-être qu’au bout de mon chemin il y aurait ma vision nocturne.

Outre le bleu et le blanc qui défilaient fidèlement chaque nuit, le rêve me semblait contenir une tache rouge au centre de la composition, enfermée dans un long rectangle horizontal, esquisse d’un corps incomplet sans jambe droite, le thorax, la tête et le bras gauche rougeoyant non de sang car il n’y avait pas de débord, plutôt l’enregistrement d’une thermographie de buste de gaucher hyperactif.

Il y a de petits enfants qui se noient dans la mer bleue.

Sans m’en rendre compte, j’ai parcouru des campagnes et des départements, m’enfonçant toujours plus vers l’est, l’hiver austère et glacial. Ma jambe tiraille de plus en plus, freinant mon avancée, il va me falloir trouver un abri que je sais être incapable de construire. Le paysage est revêche, loin des bocages ou des bois sableux de mes origines. Je reste souvent à l’ombre des journées entières, me repérant n’importe comment, mangeant n’importe quoi et dormant n’importe où.

Le rêve est un rébus, des fragments d’une biographie réelle ou inventée, transfigurée par la gouache bleue étalée. Il y a les lumières des cafés parisiens ou londoniens, il y a la nuit noire, il y a deux hommes qui s’aiment, puis l’un est en geôle et l’autre délaisse son adolescence, il prend le bateau, il ne reste de lui qu’une image figée et incertaine, des traces et des hypothèses.

Toutes les facettes de la vie ainsi que des petits enfants, inaboutis et entiers à la fois, chaque petit enfant fragilise sa carapace, chaque peau morte de petit enfant leste l’épiderme terrestre, chaque petit enfant adopte une autre vie pendant que toutes les mues sont emportées par les eaux. Il y a de petits enfants qui se noient dans la mer bleue.

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