Les ombres bleues

Crete4

Flandres cruelles

Silence de la brume

Boursouflée d’ennui

Sous la bidoche poison

S’ébranlent les ombres bleues

La lueur blafarde des peaux produit des ondulations bleuies de froid tandis que les portes s’ouvrent. Il faut hurler pour les faire sortir, ce qu’elles ne font pas. Des tonnes de muscles gorgés d’hormones à mettre en branle. L’une après l’autre. Des bêtes indistinctes, anonymes jour à jour sous les piqûres de la seringue toxique. Et encore elles rechignent, déséquilibrées dans leur masse boursouflée qui luit de sueur malgré la température extérieure, tant la pression exercée les unes sur les autres demeure forte. Il ne s’agit pas d’un troupeau mais d’un produit à mille têtes qui furent un jour le veau ou la génisse sortie avec force de la chair déchirée d’une matrice incapable de donner vie sans l’aide de ses bourreaux.

Autour le silence est rompu avec une régularité déconcertante par le rapace qui loge plus loin dans la haie avant le talus, là-même où les gosses déconnent, menés par le cinglé du village qui ne sait que se branler à tout-va. Ils s’ennuient tous de cette plaine brumeuse à perte de vue, de ces bâtiments de brique âpre, toujours crottés de la bouillasse qui pénètre maison, corps et âmes. Les petits aiguisent leur cruauté, les grands magouillent et les fragiles trinquent. Mieux vaut ingérer la gnôle du pays que la bidoche imbibée de poison. Les volumes sanguinolents sous le blister circulent, les cartons de fiole illégale circulent, les biffetons circulent. Le sang peine à traverser les tissus adipeux, chaque cellule ceinte de graisse s’accumulant quotidiennement. Le sang peine à oxygéner le cerveau des bêtes petites et grandes.

À chaque individu son lot de peines et d’abjection quand en arrière-plan le bétail cerné par ses congénères et les barrières ne mugit plus. Maudites soient les Flandres. Maudite soit la filière bovine. Maudite soit la mafia des mâles.

Pourtant il y eut des enfants de douze ans à vélo, l’air humait le printemps naissant, la fille du voisin traversait la cour de la ferme dans une jolie robe fleurie, elle ne souriait pas – non – mais elle lançait des coups d’œil vers les gamins. Il y eut le rituel d’échanges, d’attente et d’espoir quand l’un des garçons entraînait l’autre à venir encore la voir, elle. Il y eut ce nouveau-né allongé dans la brouette avant que le jet d’eau froide ne le nettoie des excrétions de la mise bas. Sa peau luisait, ferme et tonique dans les premières heures de sa vie. Il y eut le petit-fils qui sorti de la voiture, accourt vers la vieille en criant joyeusement « Oma ».

Que cela pèse peu de choses dans l’espace scellé et piégé du monde d’alors. Peu dans le tréfonds de celui qui détonne, le meurtri ou le simplet. Peu face à la tradition qui invente ses lois, les applique avec férocité et se débarrasse de tout étranger.

Ce soir, il y a urgence. Vite la fuite, vite les fioles renversées au-dessus des éviers, vite la défensive à coups de tête et de poings, vite les bêtes relâchées sous la lune rousse et les hululements de la chouette. Des ombres bleues de graisse blafarde.

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