Souligner

Souligner, n’est-ce pas graver en écrivant ?

La poétique de l’espace, Gaston Bachelard, 1957

– des kilomètres parcourus –

dehors rayonnent les lucioles

hors du foyer

ouverts sur la nuit tombée

dedans les yeux fragiles

des forces ont souligné

 

Souligner la terrasse au-dessus de laquelle frissonnent de petites feuilles de vigne. Passe un équilibriste, roux, véloce, urbain, écureuil. Passe bientôt une année sans équilibre.

Souligner la carlingue d’un véhicule, mémoire posthume du père en mission roumaine il y a quarante-sept ans. Tracé de routes silencieuses, campagnes aux relents mornes d’ennui et de rancœurs exhalés.

Souligner la maison fleurie où crissent les parquets, le poêle rassemble et les souvenirs affleurent. Au dehors, des masques dispersés dans le jardin et dans le musée. Bleu bleu bleu.

Souligner la salle succulente aux innombrables feuilles gorgées d’eau et de photons retenus. Au bout du monde pavé, des bijoux, des argentiques et des boissons qui ne gommeront pas le froid.

Souligner le hall de gare dont disposent les treillis. Calculer la trajectoire accidentelle qui pourrait advenir en cas de panique et s’éloigner fermement des armes. Souligner le wagon qui évoque Joseph Beuys et Berlin. Solitude et puis non.

Souligner la maison aux mille souliers, aux mille tisanes et aux mille orchidées. Perdre un œil. Gagner des retrouvailles. Puis une des résidences de George Sand qui dessinait des dendrites. Dans les communs, une folle fiancée s’est réfugiée au fond de l’âtre. Et aussi des membres, des têtes et des culs esquissés. Humer les dernières roses, disséminer la balsamine et frôler le feuillage du géranium.

Souligner les Ateliers des urgences poétiques. Les dés sont jetés, l’écho répond et l’alphabet prend sa place. Antennes, poignets et pages accomplissent ce pourquoi le repli et le monde peuvent et ne peuvent pas s’entendre.

Souligner les territoires allemands et les souterrains de Barjac. Souligner les écrits jetés sur papier, verre et plomb. Souligner la forêt et les tournesols. Souligner toute mémoire. Souligner toute mélancolie et toute efflorescence. Souligner toute renaissance.

Souligner la chambre des amours et la jeunesse d’alors. Des photographies trouent les murs et les consciences de béances. Heurter l’embrasure, d’une main toucher le sang et de l’autre les larmes qui coulent. Pleurer sans doute le passé.

Souligner une demeure so british surplombant les silhouettes des mille clochers de la ville en une lumière d’or inhabituelle. Bribes, confidences et chagrins au-dessus de la grande Normandie. Une reconnaissance.

Souligner la ville de mes deuils, rages et haines, apitoiements anciens et réapparitions comme si le vent soufflait de biais les paperolles proustiennes. Les pavés de la nuit, les cafés disparus et la rencontre inattendue d’un amoureux place St Marc. Briques, bois et bières.

Souligner la coquille nacrée où vit ses dernières secondes le mollusque sous une giclée de citron et aussi le dessous de chitine qui perle d’œufs écarlates et encore les tout-petits au goût de noisette et du début à la fin, l’espace rond des vapeurs carbonées qui pschittent à la surface de la flûte.

Souligner les nationales et les autoroutes, les cieux malcommodes et la brume funeste, les marais et les causses, les moutardes jaunes et les cochons noirs, les absences et les présences, les départs et les retours, les traversées et les boucles.

Souligner les squats mondialistes de punks, de putes et de chiens, bradés pour des pilules et des volutes, ordures et guenilles au milieu des anges déjantés qui marmonnent ou vocifèrent pour des histoires de serrures, de machines et de fric. Parcours mortel sans crédit.

Souligner le terroir des enfances, des partances et des rencontres. Souligner l’espace des ellipses et des fantômes, celui du silence et du verbe. Souligner les désirs à l’œuvre quand patiemment se raccommodent les fils lâchés. Souligner les tracés de poncifs et des épiphanies, à l’intérieur et sur les franges. Souligner le secret des lectures et des écritures.

© Catherine Robert

Catégories :Non classé

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