Tout est vrai et tout est faux

d’après une photographie d’Isabelle Pompe, Rouen


 

Brouillards, montez! Versez vos cendres monotones

Avec de longs haillons de brume dans les cieux

Que noiera le marais livide des automnes

Et bâtissez un grand plafond silencieux!

Poésies, Stéphane Mallarmé,1898

Je n’ai pas rêvé. La preuve, c’est qu’il me reste un carnet noir rempli de notes.[1] Mais aujourd’hui l’ennui me dessine et les bulles bienaimées me protègent. Dehors l’opacité de la bruine. Je décapsule une Guinness, m’allonge sur le lit et m’assoupis l’esprit embrumé.

Je me souviens d’une campagne normande qui décline les herbes tendres, les vaches molles et le clocher ceint d’un petit cimetière bourbeux. Ça et là des bosquets et des clôtures. Espace insolite si on y adjoint une cabine téléphonique comme il n’en existe plus maintenant. Seul.

Mais où sont-ils tous ? La nature est hostile, j’entends des grognements de mammifères, le martèlement de sabots et le sifflement de flèches dirait-on. Mes doigts sont gelés, ma peau brûle et l’odeur de poudre est insoutenable. Au cou, des dents carnassières et le crâne scalpé.

Pourquoi m’ont-ils laissé tout seul dans ce brouillard ? Des nappes noires alternent avec des zones hachurées, calligraphie extraordinaire de vigueur et d’effroi. Des barbelés me barrent la route et si je tourne le dos j’entrevois un abîme de flots tumultueux parmi des pics acérés.

Depuis les cieux jusqu’aux tréfonds de mon âme se dispersent les nuées qui emplissent mon gosier et menacent mon foie. Je ne puis avancer, la terre flotte sur le marais, les flammèches consument les os, une femme avance et chuchote en une langue inconnue de moi.

Je l’entends et elle me rend triste. Tout est vrai et tout est faux. Je ramasse au sol les petits bouts et tente de les rapiécer. Une cloche sonne faiblement, un homme de sa langue recueille l’eau qui dégoutte des mélèzes, un autre tire lentement de sa pipe des rets de fumée.

Je me souviens d’une campagne normande qui décline les herbes tendres, les vaches molles et le clocher ceint d’un petit cimetière bourbeux. Ça et là des bosquets et des clôtures. Espace insolite si on y adjoint une cabine téléphonique comme il n’en existe plus maintenant. Seul.

Mes paupières semblent cousues d’un fil de vapeur. Troublé, je me soulève. Le chagrin persiste dans l’obscurité automnale. Mes yeux percent la pénombre et distinguent confusément les tracés sur le carnet noir rempli de notes. La preuve que je n’ai pas rêvé.

27 février 2016

© Catherine Robert

[1] L’Herbe des nuits, Patrick Modiano, 2012

Catégories :Non classé

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