Marseille

« Une carte est une combinaison artistique et poétique d’image et de langage.» Richard Long

marseilleMon œil est myope et j’accommode. Du bas de la Canebière, je remonte vers Belsunce, non loin d’où un vieil homme que j’ai connu autrefois retouchait les photographies de pauvres bougres qui les destinaient aux leurs restés en Afrique, je dépasse la rue Longue des Capucins et me souviens de tous ceux qui y exposaient leurs maigres trésors, ce que je pensais à l’époque être les misères du monde et on en était loin. Le Vieux-Port est dans mon dos, je l’ai tant arpenté de mes sandales plates, avec ma robette rouge qui se défraîchissait d’année en année, nous prenions parfois le bateau jusqu’au Frioul que je trouvais un peu minable. C’était avant de partir pour la Grèce – un scénario estival que j’imaginais faire durer toute ma vie.

Ce monde n’est plus et j’accommode. Il y eut trois sœurs, à ce qu’il me semble, pour lesquelles on ne rigolait pas de Dieu et surtout pas de la Bonne Mère. Toute la maisonnée jouait aux cartes avec panache. Il y avait de la crédulité bienveillante, une mauvaise foi affirmée et une once de naïveté. Aujourd’hui je raconte que je ne sortais pas le soir, ni dans le Panier ni dans le quartier de l’Opéra. Non, on pique-niquait dans le salon en écoutant Gustav Mahler, la grand-mère avait traversé la rue avec le plat qui sortait du fourneau, cannellonis ou alouettes sans tête. Elle se fâchait car sa fille travaillait trop et cette dernière l’envoyait balader, elle avait pris une douche, ses talons ne claquaient plus sur le carrelage.

Je connais l’ingratitude et j’accommode. Je ne savais pas démêler le vrai du faux.  Monte-Cristo me rappelait mon père qui adorait ce personnage. Mais là, j’étais loin de lui. Dans le 6ème arrondissement que nous rejoignions parfois par La Plaine et le Boulevard Chave. J’aimais la chaleur derrière les persiennes tirées, le balcon brûlant d’où se dégageaient les effluves entêtants des lianes qui s’y accrochaient. Peu de temps auparavant, je vivais encore dans la Sarthe, j’étais plutôt mal dégrossie. Sans doute pas aimable du tout pour certains. On m’avait dit, suite à l’analyse de mon écriture, que j’étais inquiétante de par mon déséquilibre. Une voix qui n’avait pas tort et que je réfutais avec exagération.

Je dessine une sinusoïde et j’accommode. Une fois ici, une fois là. Une fois avec, une fois sans. Un modus operandi difficile à décrypter. Dans le Blender, désespoir, exaltation et romantisme. Jamais au grand jamais les paramètres banal, matériel et réel. Aujourd’hui, j’arpente en rêve la carte du passé. En surimpression, des photos jaunies et des personnes vieillies. Une femme au maintien un peu raide, son noyau de colère et sa maison que j’occupais subrepticement dans les combles ou le sous-sol. Un chien. Un vieil homme bourru. Une grande fête face à la forêt, des filles libres, saoules et défoncées. Tout cela ressemble au couvercle de Tchernobyl et dedans moi, des flashs que je refuse de nommer nostalgie.

Mon œil est toujours myope et j’accommode. Du Havre me reviennent les cueillettes de champignon, les escapades – je veux dire escalades – interdites de la falaise du Tilleul, dans l’après-midi nous mangions la brioche de Cauville-sur-Mer et à la nuit tombée, nous écoutions du punk salle François 1er. Nous habitions une rue désormais disparue du cadastre, comme mes amours adoptées et gommées. Je combinais les espaces à ma guise ignorant ce qui me revenait et ce que j’usurpais. Ne furent jamais miennes la citerne dont il ne fallait pas boire l’eau, la treille délaissée les mois d’été tant il faisait chaud en-dessous, la garrigue arpentée pour s’approvisionner au village en contrebas, l’oliveraie et les dalles blanches de la terrasse.

Je me suis trompée et j’accommode. Insouciants nous étions, assurés du présent et de son plaisir immédiat. Les minots. Certitude de la pérennité de l’affectif. Les fous rires, les voyages, les appartements, nous étions le mouvement, les uns et les autres. Rue du Vieux Palais, Aix en Provence, les Pyrénées, la Grèce. Et Marseille. À deux, à quatre, à cinq. Une enfance prolongée, une adolescence étirée jusqu’à la brisure un soir d’hiver normand. Un soir de fête encore. La déchirure de la carte mythique. De tous petits petits morceaux aux pieds. Comme un gâteau boursouflé qui chute ou mieux encore, un gigantesque château Lego qui se casse la gueule sous l’effet de la pesanteur et des maladresses conjuguées. Exit le désir.

Mon œil restera myope et j’accommode. J’accueille ma famille qui a séjourné à Marseille. Je goûte à nouveau aux navettes, celles-ci ne sont pas bénites et j’ouvrirai ma conserve de pieds paquets quand il fera plus frais. On me raconte la ville et ses transformations. Je ne la reconnais pas. Je ne l’habite plus, cette ville qui est un peu ma carte du Tendre. Je ferme les yeux et j’y pense un peu mais juste ce qu’il faut. Sur le papier du sommeil, de l’imaginaire et de l’écriture, mon corps trace encore et encore un atlas tantôt déchiffrable tantôt non, espace à dessein modeste mais qui offre des perspectives temporelles illimitées. J’aime toujours l’énergie du mouvement. Après tout, cela ne fait plus de mal à personne. Et j’accommode.

08 août 2016
© Catherine Robert

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