Raconter Marc Riboud

J’étais là, telle chose m’advint
Les deux pigeons, Fables, Jean de La Fontaine

Le Bon Usage du monde

Le bon Usage du Monde, Éditions Rencontre Lausanne, 1964

Qu’y a-t-il chez Marc Riboud ? Des femmes frontales dont les yeux épurent l’histoire. Certaines fixent l’objectif, quatre regards qui ne tremblent pas dans cette construction textile de toile blanche détonant avec le premier plan d’une jeune fille engoncée dans un long vêtement sombre. On pense à la police, à l’armée, à l’autorité en somme, de par cette tenue uniforme et le fait que la voisine dont on n’entrevoit qu’un pan semble coulée dans le même moule. Seraient-ce les gardiennes d’un quelconque gynécée moderne ? En tout cas, visage sévère, regard obstinément tourné vers la gauche – les horizons révolutionnaires de l’Albanie, de l’URSS, de la Chine ou une cuisine étatique bricolée intra-frontières ? Les sourcils se rejoignent sans confusion possible avec la puissance créative de Frida Kahlo et, de part et d’autre d’un visage encore poupin tant il est rond, s’alignent deux sages tresses. Tunis, 1957.

Que voit chez Marc Riboud ? Une scène verticale à la grande profondeur de champ. Le regard du spectateur accommode, irrésistiblement attiré par l’élégante là-devant qui porte un habit plutôt traditionnel de tissus zébrés et stylisés surmonté d’une coiffe dont on craint qu’elle ne chavire. Un profil cinglant éclairé juste par la tache claire d’un pendant à l’oreille. Plus tard alors que le mannequin, le parking et le pont (sic) auront été examinés, on reviendra sur le bébé que notre belle porte sur le dos. Féminité, sensualité et maternité en une seule icône. Un mannequin donc face à nous. Les rayures de la robe d’été 60’s renvoient à la tunique africaine et au décor urbain d’arrière-plan. Le pays s’est doté d’un parc automobile moderne. On aperçoit -fondu dans le reflet – trouée inspiratrice de l’image – deux américaines comme les gangsters hollywoodiens les affectionnent. Entrelacs d’espaces géopolitiques. Lagos, Nigéria, 1962.

Que lit-on chez Marc Riboud ? Une somme de mondes. Solaire et nomade sur fond de termitières nomades. Cappadoce, Turquie, 1955. Mélancolique et solarisé, jambe, main et visage mats cadrés dans le train. Chine, 1957. Fourmillant et maoïste, pétri de culture millénaire. Pékin, 1957. Enneigé et studieux sous les frondaisons. Pennsylvanie, 1961. Ritualisé et fascinant de par la transpiration de tous les mystères. Qui est qui sous le masque ? Le possédé, le totem, l’esprit animal, l’âme du mort ? Séville, 1953 et Tanganyika, 1961. Collectif et individuel comme l’assemblée fugace générée par le foot et la corrida. Les uns chorégraphient, les autres se lèvent, hurlent et pleurent. Angleterre, 1954 et Mexico, 1959. Laborieux et transpirant, face à face marxiste de l’homme exploité par l’homme, sur tous les continents, sur toutes les décennies. Chine, 1957 et Ghana, 1960. Intemporel et mystique à travers le feu des cérémonies. Les nuits ponctuées de voix depuis des millénaires. Kumasi, Ghana, 1960 et Agadès, Niger, 1963.

Que reste-t-il de Marc Riboud ? Tant. L’exercice est de choisir. Allons-y de cinq rencontres. La main du photographe.

La réflexion. Profonde et aérienne. Une silhouette qui prête à sourire et à plonger. Écriture riche en allers et retours. Paris, 1953.

Le road-movie. Un bâtiment, une voiture, un homme. Des panneaux écrits. L’hiver. Un récit ébauché. Alaska, 1958.

L’humour. Une lascive au bord de la rue avec sa robe dont le postérieur s’orne de la Queen Elizabeth II. Takoradi, Ghana, 1960.

La complexité. Une pensée. Un graphisme. Sans manichéisme. Une ouverture, une conscience éveillée. Moscou, 1961.

La tendresse. Des hommes, des femmes. Des jeunes, des vieux. Des traditions, des modernités. Des solos, des duos, des foules. Népal, 1956, Yunnan, Chine, 1957 et Ghana, 1960.

Il y a enfin ce cliché (très) flou de l’avant de bus

qui porte en lettres blanches peintes à la main

NEVER SAY DIE

4 septembre 2016, © Catherine Robert

Catégories :Non classé

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