Chronique de manque(s) annoncé(s) – 2/4

Il est 13h30 quand les cavaliers pénètrent dans la plaine Puszta. On est à une heure de Budapest, ils y auront bivouaqué, peut-être même auront-ils eu le temps de trousser quelques filles, des kárpáti cigány tout en rotant et pissant dru dans le froid automnal. À l’horizon, la sècheresse infinie des steppes ponctuées ci et là des salutations des pasteurs à cheval. Autrefois, les administrateurs balayaient la vallée du Danube, ses innombrables et dangereux marais à la recherche d’esclaves enfuis, roms rançonnés pour leur main d’œuvre agricole. Certains s’échappaient à la faveur de la lune noire et se dissimulaient sous les osiers pourpres de bord du fleuve.

Il est 13h30 quand les cavaliers pénètrent dans la plaine Puszta. On a raconté dans le village qu’ils étaient morts l’an passé, qu’ils avaient péri égorgés à Rácalmás, non loin du manoir Jankovich, on a précisé que la Vierge bleue tenant son enfant les avait observés de son nuage, impuissante. Auparavant la vie s’écoulait répétitive et monotone. Les paysans et les troupeaux pataugeaient dans une boue d’octobre qu’interrompait, avec la régularité métronomique de la foi, le son d’une cloche. Du sublime dans les vaches, du méprisable chez les hommes, la beauté laide des papiers et des feuilles dans le vent.

Il est 13h30 quand les cavaliers pénètrent dans la plaine Puszta. Les bâtiments de la ferme dégoulinent leur vétusté accrue par les trombes d’eau, des fissures et des pans de bois arrachés gisent entre les herbes sales et la rouille du sol. Le temps se compte en minutes étirées. Les bêtes ont secoué lentement leurs flancs, leurs sabots ont éclaboussé ce qui aurait pu rester de terre épargnée par le déluge, elles ont dansé leur ronde instinctive, certaines s’accouplaient et d’autres ont cheminé vers le ciel gris qui se découpait au loin entre deux pans de masure. Elles n’y seraient plus quand les hommes sur leurs montures démantèleraient les remises et les soupentes, écraseraient les pots de café et les patates germées, les rideaux de dentelles maculées du sang du cochon qu’ils auraient éventré à défaut de tenir les âmes égarées.

© Catherine Robert

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