Berlin 2008 E33

A qui vais-je dire la froidure du vent, l’écharpe qui cingle, le bonnet qui gratte et les orteils gourds, le bruit du S-Bahn au-dessus et l’attente au feu rouge, sans voiture qui passe mais personne ne traverse ? Je crains les regards désapprobateurs, je me fais tout petit, l’ongle sur la lèvre. Maman, elle a sorti la bassine de zinc, l’eau dans le broc gicle, toujours trop froide, la corvée de toilette finie, passe l’éponge rêche et tiède sur le corps, le visage et la bouche, l’ongle sur la lèvre – ne parle pas – n’ai rien à dire – vie ennuyeuse – distribution d’ennui – les gamins s’écartent, pointent du doigt, ricanent. Je ne suis ni bête ni sublime, les deux à la fois, je n’en sais rien non plus. Toi, tu frappes à ma porte de chambre d’hôtel, je suis venu passer des vacances, tu me sors de ma torpeur, tu me plonges dans ta vie et dans le mouvement. L’ongle sur la lèvre. Je fais attention de ne pas me casser la figure, des travaux partout sur les voies, sur les trottoirs, des pavés ici et là en vrac, moi toujours pas plus robuste mais je ris avec toi, je t’écoute, je vais me mettre à parler, laisse moi un peu de temps – l’ongle sur les lèvres, je capte et je rassure. Nulle autre ne m’est apparue plus séduisante que toi, t’approcher si possible, mes deux pouces n’y suffisent plus sur ma bouche muette, effleurer la tienne par procuration, être ému, autrefois j’ai regardé une fille au trapèze, elle se balançait, la ville était blanche et Bruno Ganz, phalange contre bouche close. Dépassé par ton absence, toi que je ne connais que depuis 48 heures, je pénètre dans une épicerie turque où je choisis un savon parfumé à l’eau de rose, il est l’heure de notre rendez-vous. Sur le canal, je suis en avance, l’humidité est prégnante, les feuilles mortes au sol épaisses, des policiers encerclent la synagogue et je suis heureux tristement. Je repars dans deux jours, tu m’accompagneras, ton frère à tes basques et puis quoi ? Convaincu et penaud, un piètre bonhomme, j’y crois, j’y crois pas. Je m’éloigne du boulevard, longe des appartements lumineux qui partagent leurs baies vitrées entre le parc et les eaux de la Spree. Je m’assieds sur un banc, ma main contre mon visage, je me concentre, je me disperse. Ma mère ici aurait connu le krach de 1929, le troisième Reich, le mur de Berlin et la chute du régime communiste. Ma mère chez toi aurait connu la royauté, l’occupation italienne puis allemande, le régime populaire et la vague d’immigration. Ma mère a connu moindre mal et je suis un renégat. Trahi ma famille, ma classe, mon avenir tout tracé. Aujourd’hui tu ressuscites mes racines, besoin de te le dire, mon guide, mon aimée, mon reproche. Ouvrir tes lèvres, de l’ongle tracer des lignes sur tes flancs, lécher tes moiteurs et m’assoupir des mots libérés. Ni le même destin ni la même source mais un clapotis sonore, ta conscience et la mienne enchâssées.

Catherine Robert

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