De l’usure à l’intemporelle

“Ces bricoles viennent de chez ma grand-mère, elles me font réfléchir à l’endroit où je pourrais bien me situer dans cette étrange géométrie du temps » Francesca Woodman, Some Disordered Interior Geometries, 1981

Géométrie

L’arène bouleversée sous les sabots du monstre. Minos nous parle. Des sauts des jeunes gens au-dessus du dos de la bête avant qu’ils soient dévorés. Des culs gainés à l’extrême. Des sequins or et noir, des perles grenat, des effilochades de tulle blanc en mémoire du rituel. Des flancs percés que la photographie a fixés flous. De l’usure des années. Quand les naseaux ne fument plus, c’est en silence que l’homme se manifeste. Pétrifié en un étrange à plat de brillance, reflet d’éternité solaire. Ténébreux et sauvage.

À l’endroit

Avoir l’esprit mauvais garçon ! Ici, crayons, encres et lavis soulignent ce que j’appelle la série des contrebandiers. Silhouettes ébène et vermillon. Faces basanées et froissées. Entrelacs du foulard noué au borsalino. Je découvre une esquisse de Marie non encore figurée, juste cinq lettres dégoulinant de pourpre figé. Là, se superposent le triomphe et le comique en tons sourds et insolents, réminiscence de ce jour où nous buvions et hurlions avant notre fuite. L’envie de danser, le cœur serré.

L’étrangeté du temps

Dans mes cartons, un anonyme argentique sur papier daté de 1907. Mais aussi des dessins au stylo plume noir. Qu’y vois-je ? Un homme qui répète Carmen comme on prononcerait la teinture rouge issue de la cochenille ou comme on le dirait d’une bouche offerte au passant. Il interroge à voix très forte «C’est quoi une cigarière ? » et il répond quasi inaudible « C’est un corset, une chemise de gaze, de gros motifs de tapisserie, un jupon avec en alternative une blouse 1930 et une chasuble sur chemisette ».

Bricoles

Je me souviens d’une petite pièce tendue de noir dans laquelle trônait une vitrine éclairée aux lampes à huile, qui abritait des cintres en attente, leurs vêtements fascinants, hybrides de tissus rapiécés, chiffonnés ou troués comme les traces d’accrocs qu’a pu infliger la vie. A droite, des bustes dont l’un au premier plan était rehaussé de fleurs corail, crochetées et cuivrées. Comment ne pas penser en voyant ces silhouettes sur l’estrade sombre, aux infimes déplacements des femmes, échinées sur l’ouvrage domestique depuis des millénaires ?

Aujourd’hui me situer

Avoir l’esprit mauvais garçon ! Vu à Nîmes autrefois… sur une joue, le dessin à la pointe du couteau, d’une croix de St André…sur un mannequin, un mantelet élimé, des ajouts de tulle et de taffetas brodés au point oblique. Aujourd’hui, je repense à cette femme qui, dans l’obscurité et la poussière, déroulait le fil imaginaire des magnaneries cévenoles et dansait parmi la pierre et le métal rouillé. Jusqu’au souffle à l’arrêt, fumer et battre le sable. Le sang coule. Les yeux se plissent. La puissance flirte avec le monstrueux.

Ma grand-mère

Intemporelle, ni Napoléon III ni vraiment XXème siècle, c’était une gitane, sensuelle aux cheveux gominés avec des crans, funèbre. Elle pouvait faire très peur – presque carnassière – sous ses pêle-mêle d’étoffes, dentelles et moires chinées de-ci de-là. Je songe à Madrid et puis non. En quelques secondes, dès les premières mesures de l’opéra de Bizet, je suis à Marseille, sa moiteur sauf les jours de mistral. Et cette pinçure au ventre signe le retour fantasmé de ma grand-mère, la magicienne qui n’est plus.

© Catherine Robert

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