Évreux

« C’est une photo de couleur sépia, ovale, collée sur le carton jauni d’un livret, elle montre un bébé juché de trois quarts sur des coussins festonnés, superposés. » L’autre fille, Annie Ernaux, 2011

Ma mère est morte en ce jour gris et froid de novembre. Au cimetière peu de monde. Quelques voisins, une cousine et ma sœur. Mon frère n’est pas venu.
Après la cérémonie et les condoléances d’usage, je me retrouve dans son pavillon de banlieue si chargé de souvenirs et commence à trier ses affaires. Ma sœur est là aussi.
Incapables de parler, plongées chacune dans nos pensées. Pensées qui nous ramènent toutes à hier, lorsque les rires et les cris emplissaient la maison. Toute vie à maintenant disparu, ne laissant derrière elle que poussière, tristesse et regrets.
Au hasard des pièces nous déambulons à la recherche de traces de notre existence. Chaque objet raconte une partie de mon histoire. De notre histoire. Ici un bibelot, minuscule cheval de verre offert lors de la fête des mères. Là un tableau figuratif ramené d’un de mes voyages au Brésil, un autre d’Égypte, encore un du Maroc. Chacun à sa façon évoque le sud, la chaleur, l’évasion, le bonheur d’être ailleurs, au soleil et soudain je me demande ce que ma mère pouvait ressentir en les regardant, elle qui n’avait jamais vraiment bougé de ce coin de Normandie. Rêvait-elle alors de partir dans ces contrées lointaines, dans ces paysages baignés de lumière, dans ces déserts de sable brulant ou au contraire se disait-elle en les regardant que les bocages si verts d’ici, les forêts si denses exténuées de pluie, la verdure de la campagne dans un ciel d’hiver bas et gris, tout cela valait mille fois mieux que tous les soleils du monde?
Pleine de cette question, je tourne le regard et découvre sur le vieux buffet acajou du séjour de nombreux cadres aux photos jaunis. Des images du passé. Certaines nous représentent, ma mère et nous ses enfants. D’autres d’elle avec nos propres enfants. D’autres encore avec les enfants de nos enfants. Je remarque que toutes ont été prises ici, dans la région et que sur toutes, malgré le temps que je devine maussade, la lumière est là, sur nos bouches riant aux éclats, dans nos yeux brillants de gourmandise, dans nos jeux malicieux, dans cet amour unique et si vaste qui irradiait entre ma mère, ma soeur, mon frère et moi.
Se pourrait-il que je n’ai rien vu ni rien compris, moi qui ai fui si loin ? Se pourrait-il que ce que je recherchais à travers mon errance était en fait si prêt de moi ? Se pourrait-il que je sois passée à côté de cette vérité? Que la lumière est là en nous et dans le cœur de ceux qu’on aime ?
J’étouffe un cri et me retourne. Ma sœur me regarde, émue aux larmes et je vois dans ses yeux la même douleur.
Un rayon de soleil perce soudain l’opacité terreuse de ce ciel normand et vient animer dans leur prison de verre tous ces visages démultipliés de nous-mêmes.
Je souris. Je sais maintenant qu’un deuil est à faire. Rien ne sera plus jamais pareil et rien ne peut être rattrapé mais la vie est là et continue. Ici ou ailleurs. Peu importe.

Muriel

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