Lumière du Mans

Très cher père, tu m’as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur toi. Comme d’habitude, je n’ai rien su te répondre*. D’ailleurs tu ne me l’as pas demandé, pourquoi je prétends avoir peur de toi. Je l’ai lu, j’y ai songé et j’y réponds. Aujourd’hui, j’écoute Sidney Bechet comme nous l’entendions lorsque j’étais petite. Le vinyle tourne sur l’électrophone, tu danses avec ma mère et je suis dans les bras de ma grand-mère. Pas de flashback, on va procéder autrement.

Il était une fois ma grand-mère, toute petite et toute légère, préparant un lit pour la nuit. Dans la rue, le son mouillé des pneus et à travers la mince cloison, le cri des voisins. Peu de lumière dans cette pièce qui tient lieu de salle à manger et de chambre, avec ses volumineux meubles insignifiants, ses grandes photographies sépia, son parquet ciré et ses patins de feutre. Une porte, souvent fermée, mène à la cuisine dépourvue de gaz. On va chercher l’eau sur le palier, on la fait chauffer dans la bouilloire, on la verse dans la cuvette en porcelaine. « Tu n’éclabousse pas, Cathy ! » Le dimanche, ma grand-mère ramasse des pommes de pin pour le fourneau, elle déteste cette corvée car elle n’aime pas la campagne qui lui rappelle ses origines, elle n’aime pas l’humidité ni la lumière terne qui filtre à travers la pinède. Un jour d’été, sa main repose sur le bras d’un fauteuil de jardin ; son corps, aux membres noueux recouverts d’étoffes superposées, est immobile mais elle joue de ses mains comme d’araignées que je fixe intensément. Ses mains, traces des travaux de cuisine, des travaux de couture, des travaux exigés. Ses mains modestes. Un jour solaire dont je ressens l’éphémère acuité… Ma grand-mère sourit et je scrute son regard, ses rides, sa vie parcourue.

Nous habitions une agglomération provinciale, aux remparts médiévaux roussâtres lors d’éclaircies. L’emblème de la ville, les usines Renault. Pas possible d’y échapper, tout le monde a de la famille là-bas, l’homme y travaille, la femme s’occupe du potager, des poules, de la maison et des enfants. Une vie à l’ombre de bâtiments austères, bruyants, contrastés par la chaleur et l’aveuglement des fonderies. L’acmé de la cité, les « 24h automobiles ». Là, est mon éducation sentimentale, les gars louches, la drague avec en arrière-fond sonore, les beuglements forains et les vrombissements de moteurs qui tournent. Le printemps sarthois est doux, fleuri, odorant des seringats qui élèvent leurs frêles tiges sous la fenêtre de la cuisine, goûteux des grosses guignes sanglantes, piquant de l’herbe riche en silice où remuent de petites bestioles.

L’éclat solaire dure peu et la vie est courte. Mon sol paternel, je t’ai quitté. Te côtoyer aurait été au péril de ma vie, en quête de lumière.

*Lettre au père, Franz Kafka, 1919

Catherine Robert

Cathédrale du Mans sous le soleil

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