De Vincent à Théo

Cher Théo,

Tout en bas, figure-toi une esplanade minérale, éclaboussée de blanc. Cette lumière crue du sud, ici, je l’ai trouvée. Une samare translucide virevolte dans la fraîcheur matinale. Je marche sous les tilleuls odorants, aux feuilles contrastées : vert bronze dehors, vert céladon en-dedans. À gauche, majestueux port retombant du micocoulier, vert sombre, écorce noire, un arbre austère et puissant. À droite, topiaires de buis, gardiens Véronèse du temple d’eau. Oh ! Les vagues ondoyantes que dessine la lumière aquatique.

Au premier niveau, l’esplanade de verdure ceinte par le ruban minéral. Explosion de fleurs blanc-jaune, touffes claires et mielleuses sur fond vert émeraude. Je joins la plume que j’ai trouvée : sa structure tubulaire rappelle celle des feuilles du Ginkgo biloba, n’est-ce pas ? Un banc accueille ma rêverie bigarrée : à gauche, un palmier, feu d’artifice contenu, vert tendre comme les jeunes enveloppes de l’amande. Au-delà, d’autres palmiers, mains gris bleu levées vers le ciel. Face à moi, trois palmiers Washingtonia dont les feuilles verdâtres se frangent de jaune safrané. Je gravis une calade trouée de lumière tachetée qui m’a fait grande impression. Le temps de reprendre haleine, un écureuil a bondi, hésité, fait une pause brève et rousse, flamboyante comme une mince queue de renard dévalant un tronc d’arbre.

Au deuxième niveau, les oliviers gris sont endormis dans leur berceau de pierre, leurs bras ligneux immobiles. Le vent se lève et chaloupe leur feuillage. Les faîtes bruissent.

Un papillon jaune citron acide m’ouvre le troisième niveau, face au bassin, avec ses nénuphars roses et blancs, ses cascades laiteuses, ses carpes koï mouchetées, grosses de laitance. Les papyrus dressent leur forêt d’ombres dansantes, les prêles leur armée de colonnes.

Toujours gravir : quatrième niveau. Une tour surgit, comme une opale grège dans son serti clos végétal. Un banc de pierre. Je m’y allonge. Quelle joie, mon Théo, de contempler par dessous la frondaison, chevelure mouvante dans le vert câlin. On se sentirait presqu’amoureux ! Ah ! Théo, qu’il vienne, qu’il vienne, le temps où l’on s’éprenne.*

*Chanson de la plus haute Tour, Les Illuminations, Arthur Rimbaud, 1872

Christel

Dans les Jardins de la Fontaine, Philippe Ibars

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