Là où œuvre la chlorophylle

Ah ! Que le temps vienne où les cœurs se déprennent.*

Toucher les balafres d’un platane argenté. Détourner la tête vers les origines estompées. Sonder le passé des Volques à tel point qu’on se croirait devant un éventail de chromos. Plonger un bout d’orteil dans Nemausa la source, il y a plus de deux mille ans. Caresser le marbre tandis qu’il pleut des semences soufre. Focaliser le regard vers les cygnes qui glissent dans l’eau des carpes, s’ébrouent et disparaissent sous l’arche. Accommoder souvenirs et songes. N’est-ce pas absurde quand ne se font plus les confidences ? Elle se dirige vers le grand escalier, accompagnée des crissements de vélo, cris d’enfants et aboiements qui l’indiffèrent. Elle fera une pause sur la terrasse, à l’ombre des chênes.

Assise sur un banc de pierre sable, décoloré par les années, elle balaie, de son index, les traces brunies de leur maturité, récemment encore noyées par les averses. Des unes, reste un damier bistre, des autres, une rouille de lichens ou encore une fadeur sombre. Elle murmure « Mon cœur », « Anarchie » en suivant du regard les lignes brisées tel un étain qui tirerait vers un bleu terne. Elle déchiffre un « pour », un « toujours » et elle soupire. Faut-il repenser toutes les amitiés ? Dans la montée en clair-obscur, des femmes bavardent, duo magenta-prune tandis qu’un citron, papillon mâle printanier, voltige de l’olivier bicolore au laurier-tin dont les baies violacées l’émeuvent. Elle diffère l’instant qui lui ferait répondre à ses questions et s’absorbe dans la contemplation du vert-jaune des gousses de la coronille glauque, fruits absurdes comme des phalanges anis qu’un plaisantin aurait articulées au sein de la masse végétale pendant que le vent, chargé des fragrances du tilleul, chatouille ses samares rousses comme un poil d’écureuil, lui chatouille les cheveux qu’elle a teints en auburn, chatouille les abeilles qui butinent de sauge en lavande. L’œil d’un peintre graverait les sensations, il étalerait sur la palette, le bronze, le pastel et l’acajou. Elle n’en a que faire et poursuit le sentier sous le plafond arboré. Les effluves éclairent la gamme chromatique de leur puissance et toilettent les feuilles à la face claire presque chlorosée et la face vert émeraude où œuvre la chlorophylle, insensible aux affaires humaines et leur tonalité ébène, métallique et mortifère.

Elle a gravi les pentes, contournant la grotte et la rocaille, trébuchant parfois sur les aplats calcaires, ignorant le bassin et le belvédère, ne prenant garde ni au temps ni à l’espace, sans percevoir qu’elle était parvenue à la tour Magne qui, en deçà de sa blancheur, et plus encore mais qu’elle ne saurait exprimer, lui a fait lever les yeux, là où l’aquarelle céleste est longée par une côte dessinée entre le ciel et les arbres – côte surplombée par, tantôt la silhouette pieuse d’un cyprès, tantôt celle d’un groupe de cèdres éternels – alors non seulement elle demeure immobile, nuque tournée vers le haut, mais elle rebrousse chemin, sa colère s’est dénouée, elle éloigne ses regrets et avec elles sa peine.

*d’après Chanson de la plus haute Tour, Les Illuminations, Arthur Rimbaud, 1872

Catherine Robert

Jardins de la Fontaine, Nîmes, 2015

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