La photo

« Il en est résulté une structure de travail proche d’une « cellule de crise » traitant, sur une base pour ainsi dire permanente, des situations au fur et à mesure de leur apparition. »

Collectif  1993, Déclarations des Nations Unies

C’est un argentique noir et blanc, avec des taches ici et là et une légère déchirure en haut à droite. Une image de paysage à priori banal. Une fin d’hiver ou un début de printemps. Comme une voûte gazeuse, claire à droite et baignée de lumière humide, qui fléchirait vers la gauche. Impossible d’identifier la matière végétale. De grandes herbacées, à moins qu’il ne s’agisse de lianes, empruntent de rares troncs pour se hisser vers le ciel. C’est une perspective onirique qui lui évoque le passé, indéterminé et bizarre. Il frissonne, quitte la terrasse et trébuche sur le seuil.

En ramassant le cliché, il a constaté quelques caractères griffonnés au dos. 16 mars, faut qu’j’lance une cellule de crise. Ébahi face à cette note qu’il trouve ubuesque, il imagine un canular ou un langage codé avant de retrouver la raison. Simone avait prononcé « Verneuil, un chemin désormais balisé » en lui confiant sa photographie. Demain, il la questionnera sur le pourquoi de l’inscription dont il a reconnu l’écriture – celle de son père à qui il ne peut penser sans un poids aux poumons qui le laisse comme, enfant, il était face à la haute stature plutôt sévère et douce malgré tout.

Ils marchent silencieusement depuis une demi-heure, happés par les nimbes du sous-bois. La langue lui brûle depuis son lever, il se parle à lui-même – je lui demande maintenant ? – non, plus tard, – allez, courage. Soudain, devant eux, la photo ! Voici les innombrables petites feuilles d’autrefois, aujourd’hui elles disparaissent en maints endroits sous de luxuriantes bouffées de fleurs immaculées voltigeant comme le duvet d’une colonie d’oisillons le ferait après le passage d’une belette. Le soleil déchire la ramure et l’on s’attend à voir apparaître une dame perdue.

Ses yeux se brouillent, il revoit le cauchemar de la nuit dernière, une fille jetait des cigarettes allumées au-dessus d’un pont ; ses ongles brillaient démesurément longs ; sa veste incandescente – à chaque bref jet – rétrécissait quand soudain, au loin derrière, apparaissaient des chiens ; ce n’était plus une femme mais un petit garçon à l’abondante chevelure couleur jais – comme on le dit dans un conte – qui fredonnait et le ciel devenait corail. – Si nous nous arrêtions un peu, la tête me tourne ? – Ici, vraiment ? – Pourquoi non ? – Avec ton père nous nous y sommes rencontrés autrefois.

Lui, marchait dans le même sens que nous et moi je venais du bourg dont on peut apercevoir le clocher, sitôt passé le virage. Ce n’était pas notre première rencontre, nul n’a su la chronologie et aujourd’hui, plus personne ne pourrait en souffrir… Il faisait bien plus chaud, sans aucun bruit, sans aucun souffle… Ça nous est venus simplement, nus sur l’étendue mousseuse… On tanguait comme jamais, libres et légers comme des étoiles… L’éternité, notre désir… Un lieu magique, une maison, un berceau. Il était mon foyer, ordinaire à dire, le temps ne se dit pas toujours avec effusion.

Il n’a qu’une hâte, se coucher et oublier. Pleurer, il ne peut pas. Ce qu’elle lui a répondu, alors qu’ils allaient se quitter sur le parking ? Je l’ai prise à notre retour et l’ai fait tirer à deux exemplaires, il a écrit ses mots sur la mienne et moi, d’autres sur la sienne. Lesquels ? Secret, mon bonhomme ! C’est tout ce qui me reste. Mais cela ne veut rien dire, « cellule de crise » !!! Si, ça a ameuté tout le monde, quelle logistique, que d’experts et de juristes avant que nous puissions nous retrouver ensemble et avec toi. Et ma mère ? Je ne sais rien. Ton père seul aurait pu répondre.

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