Comme un vieux chromo

Agios Nikolaos, Crète, Fred Boissonnas, 1920

Ici, là-bas, ailleurs, en frottant tu as réduit en poudre, tu as rogné, tu as usé afin que les graines surgissent – un geste hérité des anciens. Tu regardais les enfants qui n’osaient pas te déranger, puis l’un, l’air plus facétieux que les autres, a dit – Pourquoi, Monsieur, vous faites ça ? Toi, tu n’as su que répondre jusqu’au soir, où alors que tu allais t’endormir, tu t’es entendu à mi-voix – Parce que demain, c’est Jour des Saints.

Tu foules le sol, tu rentres chez toi, tu survis en somme. Avançant entre deux terres, éparpillant la matière poudreuse avec la sécheresse hier, pénétrant la même collante après l’orage aujourd’hui. Brodant de fines piqûres par-dessus tes peines. Tu rapièces ton âme par les pieds en mouvement.

Tes gestes tels ceux de la brodeuse ou de l’archer, ils tâtonnent entre guerre et paix. Le gamin avait ajouté – Il faudrait frapper, refrapper, vite et fort, ça irait plus vite. – C’est un point de vue mais ce n’est pas mon rythme. La roue tourne vite et mes pas s’accordent avec mon souffle, le comprends-tu ? Il avait haussé les épaules, ils étaient partis comme venus, dans l’insouciance.

Entre deux gorgées de bière, tu chuchotes une vieille phrase de ton grand-père « tout l’terrain qu’t’auras sarclé et cultivé, tout c’terrain s’ra sans crainte, ni des ronces ni des épines » .

Il te tendait la bêche et s’en allait à l’autre bout du potager. Tu te démenais, ne sachant distinguer le bon du mauvais (tu ne sais toujours pas), décerclé du monde aussi souvent qu’il se peut.

Ici, là-bas, ailleurs, elle grignotait des fruits secs en arpentant la vallée, à l’écoute du grelot des chèvres tortillant du cul sur les pentes raides, des oiseaux qu’elle ne reconnaissait pas et des ampoules aux pieds qui la freinaient. Les dieux étaient joyeux, le ciel intact. Pourquoi la guerre ? Nul ne savait pourquoi l’humain ne se cantonnait pas à danser, chanter, par exemple… Rendre visite à Léon, le vieil oncle sarthois, tout dépenaillé, la cuisine foutraque (les autres pièces, on n’y allait pas) qui rouspète après les nids-de-poule et nous fiche à la porte pour se recoucher. Se sentir tout penaud, là sur le trottoir. Et puis, merde ! Esquisser un pas de danse, entendre la musique envahir l’espace et se déchaîner sur le bitume en grimaçant. De son jardin, une femme nous observe du coin de l’œil, hésite entre l’indifférence et la complicité et finalement soupire un grand coup, audible de loin.

Me manquent la forêt, la trouée sur le fleuve et les saisons qui chavirent ciel et courant. Retournons là-bas, mon aimé. Ici, c’est la survie. Je t’entends me répondre à voix basse – Ici et maintenant, le regard est intense et lumineux, les couleurs et les sentiments vivent, on rêve et on écrit.

Ici, là-bas, ailleurs, tu t’occupes de la vigne, à chaque sillon son incantation et les larmes froides sur tes joues, sur le sol, qui envahissent ton souffle et te font trébucher. Fais une pause, laisse passer le temps maussade, prête l’oreille au fond des bois, rejoins lièvres et renards. Maintenant, reprends ta vigne.

Ici, là-bas, ailleurs, elle marche dans les ruelles après la tempête. Par terre, des tuiles, des pans de mur, des objets disparates. Cette même nuit où les vagues se sont engouffrées dans la ville, faisant voler les tortues jusque sur l’esplanade du marché, cette même nuit il l’a appelée – Mon amour, la terre tremble, la peau du monde souffre. Et toi, que dit l’île ? Les draps sont froids, la chair est triste. Demain sous les arbres, je t’attendrai, un verre à la main. Signons la réconciliation !

Elle est revenue sur ses pas, heurtant les passants, butant sur les décombres. Comment se portent les ruines de Kydonia ? Elles se portent bien, immuables. Le grillage qui les entoure est en partie arraché, elle l’enjambe et parcourt les vestiges. Ralentit, se penche, s’accroupit, dépose un baiser sur ce qui reste de Kydonia.

Comment puis-je te rejoindre ? Mon histoire se calque avec la terre baisée. Comment laisser une fois de plus mes trésors ? Je respire les étoiles, l’aube et le crépuscule de mes infortunés. Avec toi, je les retrouverais comme un vieux chromo taché, troué, ténu. Ton là-bas est mon ici, notre amour est ailleurs.

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